Episode 1
-
Le voyageur sans pouvoir
Un soleil éclatant éblouissait la vaste plaine verdoyante de Centra. Seuls quelques
nuages parsemaient le ciel azur.
Un homme y avançait, seul, marchant le long d’une
route sans grande circulation. Celui-ci, malgré les agréables températures de la saison, était revêtu d’un épais manteau brun qui lui descendait jusqu’en bas des jambes. Il voyageait sinon
uniquement équipé d’un sac à dos.
Des véhicules à l’allure originale croisaient
quelquefois sa route en sens contraire. Ces machines ne possédaient aucune carrosserie et leur squelette de métal crachait d’étonnants jets de vapeurs.
Puis le trafic commença à
s’intensifier.
Le marcheur solitaire entraperçut plus tard,
plantée en plein cœur de la plaine, une cité. Un immense lac et un étroit fleuve dont la couleur imitait celle du ciel l’encadraient. La ville servait d’écluse. Elle engloutissait l’eau d’un côté
et la crachait de l’autre à travers une gueule de granit et de cuivre qui semblait mal la digérer. Le lac se changeait ainsi en fleuve.
Après avoir contemplé ce spectacle insolite, le
voyageur pénétra enfin dans l’enceinte de la ville.
« Bienvenue à Lacqueducs, cité des flots !...
Souvenirs, cités miniatures, constructions fluviales, aqueducs de jardin... Approchez, approchez, il y en a pour tous les goûts et pour toutes les couleurs, n’ayez pas peur… Profitez de nos
remises pour touristes !... »
L’avenue principale regorgeait de marchands
ambulants, vendeurs à la sauvette, et autres commerces touristiques.
Quant à l’architecture de la ville, elle
mélangeait naturel et industriel. Les structures se composaient de murs de granit recouverts par endroits d’une épaisse mousse couleur olive. Des tuyaux en cuivre, envahis par les plantes
grimpantes, arpentaient les toits et parois, reliant ainsi les bâtiments les uns aux autres. Ces tubes métalliques créaient d’ailleurs un large réseau de canalisations où l’eau s’écoulait un peu
trop librement, décorant ainsi la ville d’une luxuriante végétation. Des aqueducs, bâtis eux aussi dans le granit et montés en hauteurs, avaient été conçus pour faciliter les principaux
transports fluviaux.
La population de Lacqueducs vouait un culte
certain pour l’eau. Avec davantage de vigilance on pouvait même repérer plusieurs machines à vapeur incrustées ici et là dans la haute toile cuivrée.
Le voyageur, qui peinait à détacher son regard de
ce fascinant spectacle, retourna toutefois à la foule. Il se dirigea alors vers un des nombreux marchants présents.
- Excusez-moi, pouvez-vous
m’indiquer où trouver le Centre Sécuritaire de la ville ?, demanda-t-il poliment.
- Ah ah ! Vous n’êtes pas
du coin, vous !, répondit le commerçant. Lacqueducs n'a pas de Centre Sécuritaire mon jeune monsieur.
- Je pensais pourtant… Dans ce
cas où pourrais-je consulter des archives, obtenir des informations…?
- Ah, vous devez être l’un d’eux, ajouta le marchant après l’avoir déshabillé du regard. Allez donc voir à la grande tour du quartier ouest de la ville. Vous y trouverez une
bibliothèque.
Le jeune homme remercia le commerçant pour le
renseignement et partit donc à la recherche de cette fameuse tour. Il n’eut heureusement pas à attendre très longtemps. Un bâtiment haut de plus d’une dizaine d’étages dépassait de loin en taille
tous les autres structures avoisinantes.
Arrivé à son pied, l’étranger monta les marches de
l’édifice et poussa les deux lourdes portes de la large entrée. Il pénétra ensuite dans une espèce de hall d’accueil. L’endroit ne se présentait cependant pas très hospitalier. La pièce n’offrait
que deux issues : l’épaisse porte que le voyageur venait de traverser et un étroit escalier conduisant aux étages supérieurs. Aucunes fenêtres n’avaient été installées. La seule source de
lumière provenait de vieilles lampes accrochées aux murs ou sur les colonnes soutenant le plafond.
Il régnait dans cet intérieur cloisonné une
atmosphère beaucoup plus étouffante qu’à l’extérieur. Les murs et la décoration, aux sombres et angoissantes couleurs rouge et noire, rendaient ce lieu inquiétant.
De nombreuses personnes s’y trouvaient pourtant
présentes. Ces dernières avaient constituées des files d’attentes qui s’accumulaient devant plusieurs comptoirs. Entre pylônes, panneaux
d’affichages, tables, et autres ameublements, des personnages vêtus d’un costume des mêmes couleurs obscures que la salle se chargeaient de leur accueil.
Le garçon se dirigea alors vers l’agent le moins
occupé. Seul un homme à l’âge avancé et à l’air bourru dialoguait déjà avec lui. Leur échange, concernant un sujet sensible, durait depuis un moment déjà.
- Comment ça, vous ne pouvez
rien faire ?!, lança-t-il soudain bruyamment.
L’individu assis derrière le guichet, lui, gardait
tout son calme tandis son interlocuteur fulminait tout en faisant virevolter ses longues moustaches grisonnantes.
- Des semaines que ça dure !,
continuait-il. A chaque nouvelle apparition ses attaques se font de plus en plus violentes ! Quand allez-vous vous décider à réagir bon sang ?! Nous avons payé pour bénéficier de vos
services depuis déjà plusieurs jours ! Vous attendez patiemment qu’un drame se produise pour bouger le petit doigt ?!
- Gardez votre calme monsieur,
je vous en prie, tenta de rassurer l’employé de la tour. Nous avons déjà soumis votre demande au département concerné. Nous attendons toujours leur réponse. Ce cas n’est en rien d’évident et vous
le savez : il implique un Roc. Nous sommes donc dans l’obligation de recevoir d’abord l’approbation de nos supérieurs avant d'entamer toute procédure. A cause de la loi imposée par le
Gouvernement, nous…
- Ah vous et votre fichue loi
sur l’Obligation de Non-Implication ! D’ici que vous obteniez toutes vos satanées autorisations, les dégâts seront déjà considérables !... Pff, laissez tomber, on se défendra sans votre
aide !
Le moustachu fit volte-face et se pressa ensuite
si vite vers la sortie qu’il manqua de percuter au passage le jeune voyageur.
L’employé de la tour, de son côté, reprit
naturellement son travail comme si rien n’était.
- Bonjour monsieur, bienvenue à
la Tour de Lacqueducs, dit-il en accueillant le garçon. Que puis-je faire pour vous ?
- Bonjour, répondit poliment ce
dernier. Vous disposez d’une bibliothèque, d’après ce que j’ai appris.
- On vous a bien renseigné, en
effet. Nous avons au premier étage notre propre bibliothèque, composée d’archives complètes, de documents traitant de...
L’inconnu, pressé et ne prêtant aucune attention
au discours de l’employé, partit sans attendre. Celui-ci se dirigeait vers les escaliers qu’il avait précédemment repérés. Mais un des deux hommes placés aux pieds des marches, auxquels il
n’avait au contraire pas prêté attention la première fois, l’arrêta dans son élan.
- Votre passe, lança-t-il alors
tout en tendant le bras et montrant la paume de sa main
Le voyageur étranger, interloqué, fut rapidement
rattrapé par le chargé d’accueil qui l’avait suivi.
- Attendez, vous ne pouvez pas
encore accéder aux étages de la tour si vous n’êtes pas inscrit, prévint-il. Il vous faut remplir certaines conditions avant d’obtenir le passe qui vous permettra de monter. Seuls les mercenaires
ayant signé un contrat avec le Consortium peuvent en bénéficier.
Les deux hommes retournèrent s’installer autour du
comptoir. L’agent de la compagnie récupéra quelques papiers sur son bureau et les étala devant son client.
Le garçon se saisit de la feuille et d’un crayon,
puis commença à remplir les indications demandées, dont notamment son état civil.
- Une fois ce formulaire validé
par nos services, commenta l’employé de la tour, vous passerez la deuxième étape d’admission : une épreuve validant vos capacités physiques…
- Attendez !, stoppa
soudain le voyageur. Je ne pourrai pas y accéder dès à présent ?!
- Non. Comptez deux semaines
environ pour la validation de votre dossier, puis deux de plus pour déterminer si votre test est réussit.
- Je ne peux pas attendre aussi
longtemps. Tenez, je vous rends votre formulaire.
Le jeune homme déposa son stylo et sortit
calmement du bâtiment. Une fois à l’extérieur, il s’arrêta un moment sur les marches de la tour, heureux de respirer l’air frais.
Le garçon réfléchissait. Pour atteindre son
objectif, celui-ci devait absolument obtenir des informations le plus rapidement possible. Les dernières rumeurs lui avaient précisé de se diriger vers l’est. Mais sans renseignement
supplémentaire, il progressait aveuglément.
Alors que l’inconnu rêvassait au pied des marches
de la tour, des cris le ramenèrent brusquement à la réalité.
- Jeune homme, jeune homme,
criait un individu fonçant droit vers lui, s'il vous plaît ! Vous êtes bien un mercenaire du Consortium, n’est-ce pas ? »
Il s’agissait du vieil homme moustachu croisé
auparavant à l’accueil de la tour.
A cet instant le voyageur solitaire retira la
capuche qui recouvrait sa tête et révéla son visage. Ses cheveux bruns tirant vers le noir étaient courts et décoiffés, sans doute à cause d’un manque d’entretien. Quant à sa figure, simple et
sans traits particuliers, on ne pouvait pas s’empêcher d’éprouver une étrange sympathie en l’observant. Seule spécificité : une petite barbiche habillait son menton, rendant le garçon au
regard juvénile un peu plus vieux qu’il ne paraissait.
- Euh… c’est à moi que vous vous
adressez ?, demanda-t-il sur un ton innocent.
- Oui, confirma le moustachu,
nous nous sommes croisés dans la tour, un peu précipitamment d’ailleurs – et j’en suis désolé. Mais lorsque j’ai vu votre accoutrement il m’est tout de suite venu à l’esprit que…
- Navré mais je ne suis qu’un
simple voyageur. Je n’ai aucun rapport avec cette tour et les gens qui y travaillent
L’homme âgé, visiblement déçu, s’arrêta quelques
secondes afin de reprendre son souffle. Mais il ne se découragea pas pour autant.
- Après tout, reprit-il un peu
plus confiant, une paire de bras supplémentaire sera la bienvenue. Mon garçon, nous avons besoin d’aide ! Pourriez-vous… ?
- Je suis navré, insista
l’étranger, mais je n’ai pas le temps pour…
- Je vous en prie !
Aidez-nous !
Devant la détresse de l’agité moustachu, le
mystérieux garçon se résigna à écouter son problème.
- Dépêchons-nous avant tout de
rejoindre le Quartier Nord !, ajouta-t-il toutefois. Je vous expliquerai la situation en route.
L’homme âgé fit soudain demi-tour et se remit à
courir dans la direction par laquelle celui-ci était arrivé. Le voyageur le suivait à la trace.
- Cela remonte à deux semaines
environ, expliquait l’énergique personnage à la moustache proéminente pendant leur traversée de la cité. Un jour de foule un Roc a fait irruption de manière inattendue sur la place publique,
située en plein cœur de la cité. Son apparition a surpris tout le monde. Il est rare de croiser des Rocs dans cette région.
Fou de rage, ce mastodonte a commencé à tout
saccager. C'était la panique, tout le monde courait et fuyait pour échapper au monstre et à ses coups.
Cependant, en plein tumulte, ce dernier disparut
brusquement. Personne ne comprit comment. Nous avons finit par conclure qu'il s'agissait d'un Roc errant qui, stressé par un tel rassemblement, a perdu ses moyens.
Nous pensions l'affaire terminée. Mais les jours
suivants, des gens affirmaient l'avoir aperçu dans le même état de folie, à différents endroits dans la ville.
Nous n’avons pas de police à Lacqueducs. Le
Consortium est la seule organisation armée présente. Nous avons donc été contraints de réclamer leur aide. Malheureusement ces beaux-parleurs ne se remuent pas le petit doigt pour nous,
prétextant que l’ONI, l’Obligation de Non-Implication, les en empêche. Tout cela n’est en vérité qu’une question d’argent… les vautours ! Je te leur en mettrais moi des lois de...
Bref.
Quoiqu'il en soit il faut que vous sachiez que
depuis ce temps tout va de mal en pis : ce matin quelqu'un a été gravement blessé suite à l’une des apparitions de ce colosse roc. Ces jours-ci on le rencontre beaucoup plus souvent que
d’habitude. Il y a une heure, celui-ci est encore réapparu dans le Quartier Nord. Nous avons rassemblé nos plus valeureux hommes pour le contenir, mais je ne pense pas que cela s’avère
suffisant.
Les deux hommes arrivaient au même moment dans une
avenue.
- Ah, voilà, nous y sommes. Et
apparemment ils sont toujours aux prises avec lui, conclut le moustachu qui désignait un endroit précis dans la large rue.
Le spectacle que le voyageur étranger
y découvrit le laissait sans voix : un gigantesque amas de muscles rocailleux, haut de bien trois mètres au moins, se déchaînait. Sa peau était couleur ambre et l’extrémité de ses
membres se recouvrait de pierre.
Un groupe d’hommes essayait courageusement de le
contenir. Ils affrontaient la bête en pleine voie publique. Mais leur combat semblait perdu d’avance.
Le monstre ne prêtait aucune attention à cette
présence autour de lui. Il effectuait de larges mouvements dans le vide, comme s’il se battait contre un ennemi invisible. Le Roc parvenait pourtant, dans sa furie, à toucher quelques-uns des
valeureux guerriers. Ces puissants coups les projetaient sur plusieurs mètres dans les airs. Les victimes, éparpillées sur le sol, se trouvaient durement amochées.
Le moustachu se rapprocha alors d’un autre homme.
Ce dernier était resté un peu plus en retrait pour observer le déroulement de la bataille.
- Alors Matoub, la situation
évolue-elle ?, lui demanda-t-il.
- Ah Calès, tu es revenu… Non,
nous n’arrivons pas à le calmer, répondit le dénommé Matoub. Depuis son arrivée ce monstre demeure dans le même état de folie. Il est complètement enragé. Nous avons du déjà envoyé trois de nos
hommes à l’hôpital.
- Et les riverains, vous les
avez évacués ?
- Oui, comme tu me l’avais
demandé, il ne reste plus que nous. Mais à ce rythme nous ne pourrons plus l’empêcher très longtemps de ravager la rue. Plus personne ne veut nous aider.
- On ne peut plus compter sur le
Consortium. J’ai donc tenté de convaincre directement les mercenaires. Seul ce jeune homme a bien voulu m’accompagner.
- Il n’a pas l’air très robuste,
commenta Matoub en jetant un coup d’œil rapide au voyageur. Sait-il au moins se battre ?
Le garçon au manteau ne prêtait aucune attention à
ces remarques. Ce dernier fixait le Roc depuis son arrivée.
Puis il s’exprima enfin.
- Bon, j’y vais, lança-t-il
tout-à-coup.
- Ah, super, encore un
dégonflé !, s’énerva l’ami de Calès. A peine est-il arrivé que monsieur repart la queue entre les jambes !
- Matoub, ne soit pas si dur
avec lui voyons.
Le mystérieux voyageur déposa son sac à terre,
puis se dirigea vers le Roc d’un pas décidé, les yeux fixés sur lui.
- Dites à vos hommes de
s’éloigner.
- Comment ?!, s’étonna
Calès. Arrêtez ! Vous ne pouvez pas l’affronter seul ! C’est du suicide !
L’inquiétude de Calès disparut toutefois
rapidement en observant le jeune inconnu. Son comportement avait changé. Il paraissait soudain plus… adulte. Sa témérité fascinait Calès et Matoub. Celui-ci dégageait une telle assurance que tous
deux se sentirent tout-à-coup bien inutiles comparés à lui.
Le courageux garçon marchait tranquillement vers
le Roc. Ses mains, dont les doigts n’arrêtaient pas de remuer, trahissaient pourtant une certaine anxiété.
Ou était-ce alors de
l’excitation ?
Puis, curieusement, celui-ci s’adressa au géant
comme s’il s’attendait à ce que ce dernier le comprenne.
- J’ai donc enfin l’occasion de
voir un Roc en chair et en os, ou plutôt en muscle et en pierre. Tes semblables sont réputés pour leur corps particulièrement robuste et leur puissante force physique. Et si je ne me trompe pas, tu mesures dans les trois mètres et pèses environ trois cent kilos. Ta rage doit de plus décupler ta force… Tu es un sacré morceau en
somme. Ca me fera un bon entraînement.
Le mastodonte, arraché à son délire par la voix
arrogante du garçon, s’approcha de lui d’un air menaçant. La bête tendait dangereusement ses deux bras comme s’il comptait se saisir de lui.
Les hostilités avaient débuté.
Le jeune homme se positionna alors défensivement.
De son bras gauche celui-ci ouvra le manteau qui le recouvrait, et de l’autre il s’empara d’un petit objet métallique accroché à sa ceinture.
Le géant et lui se retrouvaient maintenant face à
face. Leurs regards guerriers se croisaient. Le choc s’annonçait terrible.
- Finissons-en rapidement…,
lança alors le voyageur. Frappe !
Un phénomène incroyable se produisit tout-à-coup
sous les yeux ébahis de Calès et Matoub. Le mystérieux objet de métal que le jeune homme avait récupéré paraissait réagir à son ordre : la petite chose changeait d’aspect et s’allongeait
pour prendre la forme d’une longue barre cylindrique.
Une fois le bâton formé, l’étranger l’utilisa pour
asséner au Roc un rapide coup de son extrémité. Le géant fut frappé en plein visage, mais l’attaque l’avait à peine égratigné.
En représailles le mastodonte visa son adversaire
de ses énormes poings de pierre, mais l’agile combattant réussit à esquiver d’un bond sur le côté.
Profitant de sa position et de l’ouverture
offerte, ce dernier mit toutes ses forces dans un coup visant à faucher les jambes de son adversaire par derrière. Le Roc, trop lent, tomba alors sur les genoux.
Le courageux voyageur enchaina avec une seconde
frappe sur le visage, tout aussi puissante que la précédente, et réussit cette fois à lui arracher une grimace de douleur.
Le jeune homme paraissait surpris mais demeurait
déterminé.
- Perce !, cria-t-il à
nouveau.
Le bâton métallique se métamorphosa une seconde
fois, s’équipant cette fois de deux lames triangulaires en son bout. L’objet se changea ainsi en une lance au bout tranchant.
Le guerrier tenta de toucher le monstre une
troisième fois. Mais ce dernier, ayant eu le temps de récupérer, balança son bras droit d’un vif geste.
Le garçon, qui eut à peine le temps de se protéger
avec son arme, fut touché de plein fouet par le puissant membre. Projeté sur plusieurs mètres derrière lui, il reprit ses esprits et se redressa.
Le géant, déjà debout, marchait vers l’insecte qui
lui tenait tête, décidé à l’écraser une fois pour toute.
Afin de l’empêcher de se rapprocher, le jeune
homme tendit son arme en direction de sa tête. Le Roc eut malheureusement le temps suffisant pour échapper à l’attaque, n’évitant point cependant une belle entaille sur la joue
droite.
Plus énervé que jamais par ce microbe surexcité,
le colosse riposta encore plus violemment et rapidement. Le petit homme évita de justesse les deux immenses poings s’écrasant au sol, mais des éclats de pierre le blessèrent.
Gardant tout de même l’avantage le vaillant
combattant contre-attaqua immédiatement. Celui-ci porta un terrible coup de sa lance, transperçant ainsi la jambe gauche de son adversaire.
- Il a réussi ! Il l’a
blessé !, hurla joyeusement l’ami de Calès.
- Du calme Matoub, reprit ce
dernier, ce n’est pas encore terminé. Regarde, notre ami a visiblement remarqué quelque chose d’anormal.
Le Roc fou furieux, tenant sa jambe blessée entre
ses mains, hurlait non plus de rage mais de douleur. Celui-ci ne semblait plus représenter une quelconque menace.
Son regard se calmait. Le colosse reprenait
progressivement conscience, et sa fureur disparaissait pour céder à de la crainte. Pris de panique, celui-ci prit alors la fuite en boitant, sans que personne ne cherche à
l’arrêter.
Réalisant que tout danger était enfin écarté,
Calès, Matoub et les quelques hommes qui avaient affronté le Roc sortirent de leurs cachettes. Le moustachu se rendit auprès du courageux étranger,
tandis que les autres allèrent secourir les quelques blessés.
- Diminue !, ordonna le
maître dont la lance de métal reprit sa forme initiale.
- Je n’en crois pas mes yeux,
lui dit Calès. Vous vous êtes débarrassé de lui avec une telle facilité, et si rapidement. C’est impressionnant !
- Merci, mais cet affrontement
se révéla moins terrible que je ne l’avais imaginé.
- Ah ah ah ! Et modeste
avec ça !, ajouta Calès en le frappant amicalement derrière l’épaule. Allez, je vous en prie suivez-moi, que je vous offre un bon repas et un endroit où vous reposer. Nous vous devons bien
ça.
- Pour être franc j’en serais
ravi. Je n’ai pas encore mangé de toute la journée, et avaler un bon repas me ferait le plus grand bien.
Le dénommé Calès avait guidé le voyageur étranger
jusqu’à sa demeure, qui se révélait d’une taille impressionnante.
Il s’agissait sans nul doute d’une des plus
grandes bâtisses de la ville, non pas par sa taille – car ne comprenant qu’un étage –, mais par sa superficie. La façade principale s’étendait sur plus d’une centaine de mètres. De magnifiques
sculptures y étaient gravées dans le granit, recouvertes par des plantes grimpantes d’une couleur vert émeraude.
Les deux hommes pénétrèrent ensuite dans la
maison.
Un mélange de métal et de pierre la décorait comme
à l’extérieur. Les tuyaux de cuivre franchissaient les murs pour se croiser et traversaient librement l’espace. Leur transparence par endroits montrait une eau d’un intense éclat
lumineux.
- Christaline ?, cria Calès
une fois arrivé dans une pièce ressemblant à une salle à manger. Je suis rentré, pouvez-vous nous servir votre meilleur plat s’il vous plaît ?
Nous recevons du monde ce soir. Et veuillez aussi nous rapportez une trousse de soins d’urgence, compléta-t-il après avoir jeté un coup d’œil à son invité.
Le bonhomme moustachu se retourna ensuite vers ce
dernier.
- Je n’avais pas fais attention,
mais vous êtes légèrement blessé. On va vous soigner ça avant d’entamer le repas.
Le garçon continuait d’observer les lieux tandis
que son hôte souriait tout en tortillant sa moustache de ses doigts.
- Je sais, c’est un peu grand,
continua Calès. Je me sentirais bien mieux à vivre dans moins d’espace, mais il s’agit là d’une des contraintes que m’impose mon poste… Ah mais excusez-moi, je ne me suis même pas présenté :
Calès Rivièra, maire de Lacqueducs.
- Vous êtes donc le maire de
cette cité, nota le voyageur. Je m’en doutais un peu. Après vous avoir vu diriger les opérations tout-à-l’heure, puis découvert votre « maison », j’avais quelques soupçons. A ce sujet, Calès, ajouta-t-il profitant de l’occasion, en tant que maire de cette ville vous devriez pouvoir répondre à une question que je me pose.
Pourquoi Lacqueducs n’a-t-elle pas de Centre Sécuritaire ? Je croyais que le Gouvernement avait
installé dans chaque ville de Centra un de ces centres.
- C’est exact, confirma le
maire. Mais nous sommes actuellement en plein travail avec le Gouvernement pour corriger cette erreur. Je n’apprécie guère de devoir uniquement compter sur le Consortium pour maintenir la
sécurité dans la ville. Je suis donc soulagé à l’idée que le Gouvernement les concurrence bientôt.
Mais dites-moi, vous devez venir de loin pour ne
pas connaitre notre cité. Lacqueducs est assez célèbre dans la région.
- D’assez loin en effet, de
Métalica pour être plus précis.
- Vous avez donc traversé tout
le pays pour venir ici ?
- Je suis parti dans un aéronef
qui m’a déposé à plusieurs kilomètres d’ici, à Kansapolis, puis j’ai continué à pied. Je me rendais à la frontière est mais je me suis arrêté dans cette ville car je pensais pouvoir y trouver
quelques informations particulières.
- Oh… C’est donc pour cette
raison que vous vous êtes rendu au Consortium.
- Sauf que je découvre ce groupe
pour la première fois.
- Vous ignorez donc tout du
Consortium. Cependant, si vous venez de Métalica, cela ne m’étonne guère. Cette ville est une des seules où cette organisation n’ose pas encore s’installer.
Le Consortium est un groupe qui profite des
malheurs des gens pour leur fournir différents services à des prix exorbitants. Mais le peuple de Métalica est réputé autonome et fier – outre le fait que beaucoup soient des parias de la
société. Même le Gouvernement a du mal à s’imposer là-bas.
- Pourriez-vous m’en dire
davantage ?
- Je vais vous expliquer ce que
vous devez savoir. Ainsi vous vous pourrez vous forger votre propre opinion.
Le Consortium embauche des mercenaires pour
effectuer des missions de types variés, aux objectifs plus ou moins douteux. Le rez-de-chaussée de leur tour, le seul accessible au public, ne propose cependant que des propositions
aguicheuses et honnêtes, telles que des chasses aux trésors ou la capture de criminels. Cependant les rumeurs circulent, et les contrats proposés aux étages suivants, accessibles uniquement aux
membres, comptent des ordres d’assassinats ou des missions d’espionnage. L’intérêt de leurs dirigeants est purement financier. Mais ces derniers fournissent beaucoup d’efforts à prouver le
contraire. Les Tours, disséminées un peu partout dans les cités les plus connues de Centra, restent des « avant-postes » du Consortium. La Tour Mère se trouve dans la capitale du pays,
à Néocentra.
En tout cas, si j’étais vous, je m’en approcherais
le moins possible. Le Consortium, à mon sens, ne vous apportera rien de bon, et ce quoiqu’elle puisse vous offrir.
Une jeune femme à l’air timide entra alors dans la
pièce. Elle portait dans ses mains une mallette. Celle-ci la tendit timidement à Calès. Ses yeux, rivés au sol, s’osaient pas regarder les deux hommes.
Une fois Christaline repartie, l’étranger, après
avoir enlevé son long manteau, s’assit sur une chaise. Celui-ci utilisa après la sacoche de Calès pour se soigner son visage couvert de coupures légères.
- Que vous ayez pu vous en
sortir avec si peu de dommages m’impressionne encore, mon jeune ami. Dites-moi, où avez-vous appris à vous battre de la sorte, et surtout d’où vous vient cette étrange arme ?, demanda
curieusement Calès tout en jetant un coup d’œil à l’objet accroché à la ceinture du garçon.
- La personne qui m’a recueilli
à Métalica m’a entrainé spécialement pour mon voyage et m’a offert cette arme spéciale avant mon départ, répondit simplement le voyageur.
Calès aurait aimé en apprendre davantage mais
Christaline interrompit leur discussion. Ses bras étaient cette fois chargés d’une multitude d’assiettes qu’elle étala devant son maître et son invité.
- Vous allez voir, annonça Calès
tout en remerciant sa cuisinière, Christaline prépare les meilleurs plats de tout Lacqueducs, vous n’en reviendrez pas.
Le voyageur remarqua que les joues de la
cuisinière rougissaient. Puis elle repartit dans ses cuisines.
- Mangeons je vous prie, et bon
appétit.
Alors que le voyageur et son hôte commençaient à
profiter du succulent repas, ce dernier ne put s’empêcher de poser une nouvelle question.
- Excusez-moi, mais ma curiosité
n’arrête pas de titiller mon esprit depuis tout à l’heure, plus précisément depuis votre combat avec le Roc. Plusieurs éléments m’intriguent. Déjà, pourquoi l’avoir laissé s’enfuir alors que vous
aviez le dessus ? J’ai remarqué aussi que vous étiez quelque peu hésitant durant cet affrontement.
- Vous vous en êtes donc aperçu,
commenta le voyageur. Et bien je ne l’ai pas stoppé parce que j’avais un doute sur sa réelle identité. Je ne suis pas certain qu’il s’agisse d’un Roc.
- Comment ?!, s’étonna
Calès. Mais vous l’avez bien vu comme moi : sa grande taille, sa force hors du commun, son physique rocailleux… Ce sont les caractéristiques du peuple roc.
- Attendez que je m’explique.
Lorsqu’en me défendant je l’ai blessé au visage, j’ai compris que quelque chose n’allait pas. Les Rocs disposent d’un pouvoir naturel renforçant leurs caractéristiques physiques. Leur peau est
aussi dure que de la pierre, et il se révèle très difficile de les couper comme je l’ai fait. De plus, à aucun moment, et même sous le danger, il n’a utilisé son pouvoir
particulier.
- Impressionnant, vous avez
réfléchi à tout ceci en plein combat. Vous disposez de très bonnes facultés d’analyse. Cependant j’imagine qu’il ne s’agit pas là de votre propre pouvoir particulier. Etant donné que vous arrivez de Métalica, votre pouvoir vous permet certainement de manipuler cette étrange arme de métal que vous portez à la ceinture,
non ?
- Ah ah, non désolé, ce don
n’est pas le mien. Je viens de Métalica, en effet, mais je n’en suis pas originaire. Vous avez néanmoins supposé intelligemment. La plupart des habitants de cette cité sont dotés de pouvoirs de
manipulation du métal. Mais si je peux commander à cette arme, c’est uniquement parce que la personne qui me l’a confiée a insufflé en elle la capacité de se transformer selon mes désirs. En
clair, il s’agit d’une arme spéciale que moi seul peux utiliser.
- Vraiment ingénieux. Vu que le
port d’arme a été terriblement règlementé par le Gouvernement, il est d’autant plus malin d’en porter une pouvant passer inaperçue. Par contre, comme mon hypothèse s’avère fausse, j’aimerais bien
savoir de quel pouvoir personnel vous bénéficiez. Vous en avez fait usage durant la bataille ?
- Mmh… Eh bien, vous risquez
d’être déçu ou surpris… Je n’en possède aucun.
- Comment ?! Mais c’est
impossible !, s’exclama le maire.
- Je vous assure, insista le
garçon, je suis né ainsi.
- Mais chaque personne, chaque
être humain sur cette planète naît au monde avec une capacité qui lui est propre ! Certains peuples disposent en plus de facultés naturelles mais chacun possède au moins son propre pouvoir
personnel. Chaque personne dans cette ville, moi y compris, possède un don particulier.
- Je suis peut-être l’exception
qui confirme la règle.
- Je n’en reviens pas… Excusez
ma surprise mon jeune ami, mais vous êtes tout bonnement fascinant !
- Cela me change des autres
réactions. J’ai davantage l’habitude d’être considéré comme un monstre lorsque je révèle ce « handicap »…
Mais le jeune homme, qui commençait alors à se
remémorer trop de mauvais souvenir, changea rapidement de sujet.
- Justement, vous parlez de
pouvoirs mais, depuis mon arrivée, je n’ai encore assisté à aucune manifestation de ceux-ci ou de celui des autres citoyens de Lacqueducs.
- Détrompez-vous, vous en avez
été continuellement témoin. Tout comme Métalica, Lacqueducs rassemble des personnes ayant un même type de capacité. Avez-vous noté l’absence dans notre cité de toute source d’énergie électrique,
câbles, pylônes, ou autre ?
- Maintenant que vous le dites…
Mais pourtant vous disposez bien d’énergie, j’ai vu des éclairages fonctionner…
- Vous avez aussi du remarquer
la grande quantité de machines travaillant l’eau dans la ville.
- Les tuyaux… Les aqueducs… Mais
oui, bien sûr ! Vous possédez la capacité de vaporiser l’eau.
- Je savais que votre sagacité
vous mènerait sur la voie.
- En réalité vous transformez
constamment l’eau qui circule en vapeur. Ainsi vous fournissez toute l’énergie suffisante à la ville et à ses différents équipements, comme dans vos maisons par exemple. Ceci explique la présence
de ces mêmes tubes à l’intérieur de chez vous !
- C’est exact, vous n’avez pas
mis beaucoup de temps à tout comprendre, bravo ! Le besoin énergétique s’est rapidement fait ressentir, ici comme ailleurs, et notre communauté s’est donc rassemblée afin d’y répondre. Nous
fonctionnons donc désormais de manière autonome, et tant que notre lac ne sera pas asséché, nous fournirons suffisamment d’énergie à toute la ville grâce à notre capacité.
Les deux compagnons finirent leur dîner sur ces bonnes paroles.
- Ah il se fait déjà bien tard,
souligna alors Calès. Je n’ai pas vu l’heure passée. Dites-moi, vous avez déjà réservé une chambre dans un hôtel ?
- Je n’en ai malheureusement pas
eu le temps, répondit le garçon.
- Eh bien, voudriez-vous
séjourner ici pour la nuit ?
- Volontiers ! Mon voyage
et l’action d’aujourd’hui m’ont éreinté, une bonne nuit de sommeil dans un bon lit me fera le plus grand bien.
- Nous avons une chambre d’amis
au premier étage. Vous la trouverez en haut des escaliers, sur votre gauche. Vous pouvez l’utiliser.
Calès et le jeune homme sortirent de table. Ce
dernier, fatigué, s’apprêtait à monter dans sa chambre lorsque Calès l’interrompit une fois encore.
- J’ai bien réfléchi à ce que
vous m’avez dit sur les raisons de votre présence à Lacqueducs. Et en retour de ce que vous avez fait pour nous aujourd’hui, je tiens à vous apporter mon aide. Cette maison abrite une
bibliothèque assez bien fournie. Vous pourriez y trouver ce qui vous intéresse. Tout dépend bien sur de ce que vous recherchez exactement.
- À vrai dire je suis à la
recherche d’une personne et de toute information pouvant m’en apprendre davantage sur son histoire, voire me conduire à elle.
- Une personne ? Je peux
vous demander son nom ? Il se pourrait que je la connaisse.
- Oh oui, très certainement, il
s’agit de Ravage.
Calès tomba sous le
choc de l’annonce du voyageur, abasourdi comme s’il venait d’apprendre que le monde allait s’effondrer.
- RAVAGE ?!,
s’égosilla-t-il. LE DESTRUCTEUR DE CITES ?!
- En tout Calès, merci pour tout
ce que vous avez fait pour moi aujourd’hui. Oh, et veuillez me pardonner, je n’ai même pas pensé vous donner mon nom. Je m’appelle Gaen, Gaen Ardiguan.
« Le pouvoir se perd vite:
quand on en possède un, il faut en user le plus vite possible, faute de quoi, il s'envole. » Jiang Zilong, La vie aux mille
couleurs